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« Territoires de l’oubli »
L’exposition de Sara Harakat, une aventure comme un chemin d’humanité

Par Nolwenn Bottou
Publié le 17 septembre 2020

« Territoires de l’oubli » est une exposition de l’artiste Sara Harakat, inaugurée le 11 septembre 2020, dans le cadre de l’opération « Festival Transat : accueillez un artiste ». Une opération qu’elle a menée auprès de sept femmes yézidies* et de leurs enfants, accueillis en Lozère depuis un an par le mouvement Habitat et Humanisme*.

 

Naissance du projet

Vendredi 11 septembre 2020, à la chapelle Notre-Dame de Lourdes à Saint-Chély, je rencontre tout d’abord Maeva Chaplain, responsable culturelle du pôle Accueil des Réfugiés d’Habitat et Humanisme. Elle vient de Paris pour être aux côté d’Alain Poux, responsable du pôle Accueil des Réfugiés de Habitat et Humanisme sur Saint-Chély, à l’occasion du vernissage de Sara Harakat pour « Territoires de l’oubli ».

Maeva Chaplain et Alain Poux de Habitat et Humanisme

Maeva Chaplain m’explique que cette aventure a débuté avec le festival Transat, lancé par le ministère de la Culture et les Ateliers Médicis. Le but de ce festival est de proposer à des structures culturelles, bibliothèques ou centres aérés situés à la campagne ou dans un quartier prioritaire, d’accueillir un artiste en résidence pour animer un travail de création et de transmission auprès d’un public particulièrement isolé du monde artistique et culturel.

Maeva se réjouit de la manière dont les choses se sont déroulées. Alain Poux a de suite été très enthousiaste sur ce projet, me confie-t-elle. Et Sara Harakat a créé un lien fort avec les femmes yézidies. Une très belle entente s’est installée et le projet « a été porté par la Grâce : à chaque obstacle, une solution était trouvée et tout s’est bien imbriqué ». La paroisse de Saint-Chély a été mêlée à ce projet et d’autres liens ont ainsi été tissés, liens importants pour l’après « Habitat et Humanisme » pour ces familles yézidies. Maeva ajoute : « La culture est un excellent vecteur pour découvrir et faire se rencontrer des cultures différentes. Elle permet l’acceptation de l’autre, de l’étranger. Elle casse la peur de ce qu’on ne connait pas. »

La mise en œuvre de l’opération Transat en Lozère a été à l’initiative de Sara Harakat. Pour son projet, elle a également rencontré le psychologue d’Habitat et Humanisme, spécialisé en traumatologie et kurmandjophone. Sur le terrain, le travail de Sara a de fait revêtu une dimension d’art-thérapie.

Témoignage de Sara

Sara Harakat, artiste parisienne d’origine libanaise et marocaine, a rapidement offert de participer à l’opération Transat. Jeune femme profondément humaine et sensible à la cause des réfugiés, elle s’est investie corps et âme dans ce projet :

« J’ai proposé un projet sur la notion d’horizon car nous sortions d’un enfermement : comment retrouver un horizon lointain ?

Habitat et Humanisme accueille des personnes yézidies* : sept femmes et leurs enfants. Comme j’ai beaucoup travaillé auparavant avec des réfugiés afghans, syriens, kurdes… et qu’ils ont vu ce que j’avais fait, ils ont été très favorables à mon projet.

La « résidence », dans le cadre de l’opération Transat, est financée par le ministère de la Culture, mais c’est à l’artiste de tout organiser. Cela a généré pas mal de stress et je n’ai eu qu’un mois, mais j’ai été vraiment ravie car c’est une communauté que je ne connaissais pas. Cela m’a poussée à faire des recherches, à m’intéresser à cette culture, à la religion yézidie. J’ai eu cette curiosité car j’ai ça dans mon ADN : j’ai vécu dans différents endroits, habitée par cette quête de comprendre comment les territoires que nous habitons peuvent construire notre identité ; et comment les personnes qui sont nomades arrivent à se reconstruire.

J’ai toujours eu une attirance pour les minorités, les réfugiés, les peuples nomades. J’ai grandi entre le Maroc, le Liban, le Sénégal… j’ai vécu un peu en Turquie, aux Etats-Unis… j’étais toujours comme ça, un peu vagabonde… Je n’ai donc jamais ressenti que j’étais enracinée dans un seul endroit et je mène la quête éternelle de trouver où je vais me sentir vraiment chez moi un jour.

Aujourd’hui, je travaille dans la scénographie, dans la direction artistique de films. Architecte de formation, j’ai exercé ce métier quelque temps mais cela ne me correspondait plus : rester derrière des écrans à parler budget, à préparer des concours, des compétitions… cela ne revêt pas des valeurs qui me rejoignent. Ce qui m’intéresse, c’est davantage d’observer comment les gens habitent les villes, de comprendre l’autre.

Dans ma démarche, il y a toujours eu la présence de l’anthropologie et du cinéma ensemble. Je me suis retrouvée à faire beaucoup de bénévolat dans des camps de réfugiés et dans des zones assez difficiles, au Liban, en Turquie, à la frontière en Syrie… C’est là que je me sentais vraiment en adéquation avec moi-même et que j’ai compris qu’il me fallait continuer.

Je cherche à comprendre comment les personnes se reconstruisent en ayant quitté leur territoire et en allant dans un nouveau territoire. Je fais une sorte de métaphore, un parallèle avec notre identité qui est toujours en chantier, en construction. Moi-même, avec une mère libanaise aux origines espagnoles et un père marocain, j’ai conscience que plus on voyage, plus on se nourrit de l’autre, des autres cultures et que cela nous permet d’avancer.

Travailler avec ces femmes yézidies qui viennent d’un pays complètement différent d’ici, rejoint ce qui est important pour moi : savoir d’où l’on vient pour se construire à nouveau, reconstruire son identité. C’est ce que j’ai voulu travailler avec elles : les notions d’identité, de mémoire, de vécu, et pouvoir exprimer qui elles étaient et ce qu’elles veulent devenir aujourd’hui sur ce nouveau lieu. Nous avons travaillé sur la représentation de leur village, leur lieu d’origine, ainsi que le trajet qu’elles ont fait. Il y a eu différents ateliers en partant du dessin, du collage, de la photographie… Nous avons travaillé sur leur photo d’identité ; elles ont également photographié leur nouveau lieu de vie.

Tous les jours, j’apprends avec elles. Je les observe, je pose des questions… c’est passionnant pour moi. Pourtant, quand je suis arrivée ici, j’étais moi-même dans un état de fragilité parce que l’explosion venait d’avoir lieu au Liban et une partie de ma famille a été touchée. Ma famille me manquait. Du coup, un peu en miettes, je rencontre ces mamans qui ont vécu des choses terribles qui ont réussi à se relever, à se reconstruire… Et ce sont elles qui prenaient des nouvelles, me demandaient comment allait ma famille…

Nous avons été rapidement en confiance. C’était d’autant plus important que j’ai beaucoup travaillé avec des réfugiés et je sais qu’il est difficile de s’introduire de manière intrusive. Il faut y aller doucement. Il y a des gens qui parfois, veulent profiter de certaines choses ou tragédies pour « faire de la matière ». Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est vraiment de tisser du lien, d’avoir une vraie relation humaine parce que c’est ce qui reste ; c’est ce qu’on garde dans la vie.

Lors de la préparation de l’exposition à la chapelle Notre-Dame de Lourdes, à Saint-Chély, nous avons découvert « la crypte » : une petite salle en sous-sol agrémentée d’une reconstitution de la grotte de Lourdes avec les statues de la Vierge Marie et de Sainte Bernadette. Cette découverte était importante car je me suis aperçue en travaillant avec ces femmes, qu’elles n’avaient pas vraiment eu l’occasion de faire le deuil de leurs époux et de leur vie passée. J’ai voulu leur rendre une sorte d’hommage en leur permettant de vivre cela ; et qu’elles puissent avancer vers l’avant et construire leur vie sur ce nouveau territoire. Enfin, il leur est indispensable d’avoir endroit où se recueillir et où elles puissent faire leurs prières.

A l’automne, je souhaite revenir ici car il y a deux volets dans ce projet Transat : la transmission et la création. La transmission, ce sont les ateliers et les activités que nous avons fait ensemble. Et la création, c’est le projet personnel sur lequel je travaille : je me suis beaucoup intéressée à leur spiritualité et à la religion yézidie, et je travaille sur une sorte de film qui retrace tout cela. Mon idée, c’est de revenir pour le projeter car je n’ai pas eu le temps de tout finaliser. »


Rencontre et fraternité avec la communauté paroissiale

Dans cette aventure, Sara Harakat a rencontré une poignée de bénévoles de la paroisse Saint-Jacques de Saint-Chély qui ont joué un rôle non négligeable dans la mise en œuvre de l’exposition.

Tout a commencé un dimanche, alors que l’artiste, passant devant l’église de Saint-Chély, s’y arrête et y pénètre. C’est le moment des prières universelles et à ce moment, Marguerite Portal invite à prier pour le Liban marqué par la double explosion qui a ravagé le port de Berouth. Très émue, Sara rencontre Marguerite à la fin de la messe. Elle rencontre également Jeannine et Gaby Bernard et des liens amicaux se tisseront entre eux ainsi qu’avec les familles yézidies.

Les trois paroissiens offrent leur aide à Sara pour son exposition. En effet, l’artiste est seule pour tout monter et elle n’a même pas obtenu de salle. La Providence fait bien les choses ; et après l’acception des curés, Sara se voit proposer la chapelle Notre-Dame de Lourdes pour son exposition.

Grâce à Jeannine, Gaby et Marguerite, Sara trouvera l’aide nécessaire pour monter son exposition, trouver des tables, chaises, panneaux, etc. Et les généreux paroissiens ne ménageront pas leurs efforts et leur mobilisation est totale. Par leur implication, ils feront la connaissance des femmes yézidies et de leurs enfants. Des liens fraternels et amicaux sont tissés et donnent l’espoir de davantage d’échanges pour ces familles assez isolées au quotidien.

De façon providentielle, les femmes yézidies et Sara découvriront la crypte en aménageant la chapelle avec Jeannine, Gaby et Marguerite pour l’exposition. Les femmes sont très marquées de cette découverte et honorent de caresses la statue de la Vierge Marie. C’est à cette occasion que Sara Harakat pense au bien que ce lieu de prière peut représenter pour ces familles endeuillées.

Dans la continuité de de ces rencontres, les familles yézidies ont été présentes à la messe d’installation des pères Michel Arnal et Jean Maurin le dimanche 13 septembre et se sont jointes à la fête de la paroisse qui a suivi.

Avec l’accueil de ces familles réfugiées par le Département de la Lozère et Habitat et Humanisme, avec le travail artistique et l’approche sensible de Sarah, avec la rencontre providentielle de paroissiens et les échanges vécus avec la population de Saint-Chély et des alentours, de beaux chemins d’humanité se sont ouverts. Malgré la tragédie humaine vécue par ces réfugiés yézidis, le projet artistique et culturel mené par Sara a permis de tourner la page vers ce que notre humanité a de plus beau : l’amour et la fraternité. Des semences ont germé mais tout reste à construire. Que chacun d’entre nous puisse porter sur l’étranger le regard du prochain, et la population continuer de soutenir ces familles yézidies.

* Le peuple yézidi

Le yézidisme est une religion monothéiste dont la communauté ethno-religieuse, essentiellement présente au Kurdistan, dans la province de Ninive (en Irak).

Ce peuple est depuis des décennies la cible d’attaques et de génocides perpétrés par l’Etat islamique.

Les sept femmes réfugiées avec leurs enfants et accueillies par Habitat et Humanisme à Saint-Chély font partie des nombreuses victimes des massacres de Sinjar en août 2014, au cours desquels leurs maris ont été tués.

* Habitat et Humanisme

Habitat et Humanisme est un mouvement créé en 1985 par Bernard Devert, devenu prêtre à 40 ans après un parcours riche dans le domaine de l’immobilier. Habitat et Humanisme a été pensé « comme une entreprise à caractère social, réconciliant l’économique et le social, l’humain et l’urbain » pour venir en aide aux personnes mal-logées.

Trois pôles d’actions organisent les activités d’Habitat et Humanisme :

  • Le pôle Accueil des Réfugiés
  • Le pôle insertion par le logement
  • Le pôle Ehpad

Le Pôle Accueil des Réfugiés a choisi d’accueillir à partir de mi-mai 2019, une vingtaine de familles yézidies, composées de femmes et d’enfants, arrivant des camps humanitaires gérés par les Nations Unies dans le Kurdistan irakien. Cet accompagnement s’inscrit dans le cadre de la promesse faite par le Président de la République le 26 octobre 2018 à Nadia Murad, jeune femme yézidie et Prix Nobel de la Paix, d’accueillir 100 femmes de cette minorité, et leurs enfants, en France.

En Lozère, Alain Poux, responsable du Pôle Réfugiés de Saint-Chély, a accueilli sept familles yézidies.

 

Pour aller plus loin :

Pour que je sois la dernière, de Nadia Mourad, aux éditions Fayard